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8
fév 10

Ripperton, Niwa

Si la Suisse évoquera à certains les sphères horlogères ou financières, nous pencherons plutôt pour l’excellence musicale. Ainsi, non contente d’être le berceau de projets estimables tel que The Mountain People ou d’excellents labels comme Cadenza, elle est aussi celui du premier grand album électronique de 2010. Produit par Ripperton et édité par le label Green, Niwa est simplement beau et intemporel.

Un tel album ne jaillit pas par magie, sorti de nul part. Derrière cette pièce d’orfèvre se cache un producteur discret qui a patiemment tissé son univers sonore, aussi bien sur de petites structures qualitatives à l’instar de Sthlmaudio Recordings que sur de prestigieux labels tel que mule electronic. Mêlant d’innombrables influences, Niwa, qui signifie jardin en japonais, possède ainsi une couleur personnelle et empreinte d’émotions dont la nature semble bien être le fil conducteur.

Cet album nous ayant profondément plu, nous avons souhaité adresser quelques questions à son auteur, dont voici les réponses pleines de sagesse :

[MaximalMinimal] : Pouvez-vous, en guise d’introduction, vous présenter brièvement à nos lecteurs qui n’auraient pas encore eu l’occasion de découvrir votre musique ?

[Ripperton] : Volontiers, je m’appelle donc Raphaël, Ripperton de mon surnom. Je vis en Suisse dans une petite ville de 200 000 habitants qui se nomme Lausanne. J’ai trente-trois ans et ai commencé ma carrière de DJ au début des années 1990, dans un style plutôt Chicago house ainsi que garage. J’ai fais mes débuts de producteur vers 1996 en achetant un vieux synthétiseur Roland bien vintage et une Akai MPC3000.

[MM] : Il semble évident à l’écoute de Niwa qu’il ne s’agissait pas ici de regrouper une quinzaine de productions sans cohérence entre elles mais bien d’un ensemble mûrement réfléchi et travaillé, quel est le concept derrière cet album ?

[Ripperton] : Exactement, le format album est très intéressant et trop souvent sous-exploité dans la musique électronique. L’envie de faire un album solo m’a toujours enthousiasmé mais c’est autrement plus intrusif que de faire un EP, ça a grandi en moi durant ces dernières années. Je pense que faire un album étant plus jeune aurait sans doute été une erreur. Il a mûri dans ma tête durant ces dernières années et un beau matin… Non, sérieusement, j’avais envie de faire des morceaux plus personnels, plus profonds et plus originaux aussi. D’aller au studio avec une envie de m’amuser, d’explorer. Voilà sûrement la vraie essence de cet album, le plaisir. Je me suis limité à certains équipements pour garder une homogénéité dans l’ensemble.

[MM] : Vous avez visiblement eu accès et été exposé à beaucoup de musiques différentes au cours de votre vie, et notamment en travaillant chez Tracks. Nous pouvons en effet en juger par la trace laissée par de multiples influences dans l’univers extrêmement particulier de Niwa ?

[Ripperton] : Oui et c’est assez difficile de le gérer parfois. J’aime beaucoup la musique en général, sans distinction aucune. Je recherche simplement de l’émotion. Je suis ne suis pas en train d’écouter de la techno toute la semaine chez moi, ce serait même plutôt l’inverse. Il y a tellement de belles choses partout que ce serait bête de se priver. La musique me nourrit, plus que la littérature, plus que la peinture ou que toute autre forme d’art. C’est vraiment ce qui me remonte quand rien ne va plus.

[MM] : Vous n’êtes pas seulement producteur mais également DJ, cet éclectisme se retrouve-t-il également dans vos DJ sets ?

[Ripperton] : Tout à fait, c’est même une caractéristique essentielle de mon envie de djing. Il est difficile de faire plus ennuyeux qu’un DJ qui passe le même style de musique toute la soirée. On pourrait appeler ça le « top 10 beatport effect », si en plus c’est beatmatcher par Traktor, alors là, c’est le « top de l’angoisse ». Pour moi, un DJ set c’est comme un océan, c’est vaste,  ça prend du temps pour être apprivoisé, ça vient par vagues et suivant les jours cela peut être très puissant ou un peu plat.

[MM] : Il semblerait également que la nature occupe une place privilégiée dans votre univers. De quelle manière cela impacte-t-il votre manière de concevoir et produire de la musique ?

[Ripperton] : Vivant en Suisse ce serait difficile de ne pas être influencé par elle. Les montagnes, la verdure, les petits coins perdus, les parcs, les jardins… C’est très important pour moi, c’est peut-être aussi ce qui fait que je ne suis jamais parti à l’étranger. J’ai un parc juste derrière mon appartement. Il est grand et vraiment magnifique, plein de petits recoins cachés, magiques. Même la nuit je le sens, il est là, tapi dans l’ombre, il émet quelque chose tout le temps. C’est très agréable. J’ai d’ailleurs fait tous les « field recordings » là-bas pour les divers interludes entre les morceaux de l’album. Je suis aussi très fier du design de l’album, c’est Paul Swagerman, de Green, qui l’a dessiné, photographié et réalisé. On a longuement parlé ensemble, de mes passions, de BDs, partagé des photos, des liens internet. Un matin (encore un !), j’ouvre ma boîte mail et tout était là. J’étais soufflé, c’est la première fois de ma vie que quelqu’un avait fait mieux que tout ce que j’avais pu imaginer ou rêver. Je dois dire que ce fut un matin assez grandiose.

[MM] : D’autre part, le matériel utilisé pour sa conception explique peut-être aussi cette couleur particulière ?

[Ripperton] : J’ai travaillé avec deux musiciens qui sont aussi des amis très proches : Cicco pour les percussions et le hang ainsi que Germain Umdenstock pour les basses et les guitares qui peuplent l’album. Je voulais quelque chose de très brut, d’organique. J’ai donc utilisé beaucoup de sons que j’ai enregistré avec mon micro Neumann. Des toys africains, des shakers, des sons de bouteilles en plastique, etc. Tout ce qui me tombait sous la main en fait. J’ai aussi produit les deux morceaux chantés de l’album avec la chanteuse Christina Wheeler de New York qui vit à Berlin. Quand je suis allé dans son studio pour finir les enregistrements, j’ai déménagé toutes mes affaires pour garder un son homogène sur toutes les parties. Le morceau Des Promesses De Couleurs contient un poème qu’avait écrit mon amie Masaya en espagnol. Dans ce projet très personnel, je n’ai travaillé qu’avec des gens qui me connaissent par cœur, qui me comprennent et me suivent dans une voie peut-être pas toujours évidente, loin de leurs repères habituels.

[MM] : La liberté qu’offre le format album vous a-t-elle amené à explorer des horizons vraiment différents de ceux envisageables lors de la production d’un EP ?

[Ripperton] : Complètement différent. Un EP de musique électronique contient toujours un côté dancefloor. C’est le propre de l’EP d’être joué en club. L’album, pour moi, c’est un truc un peu égoïste, personnel. Je n’ai pas franchement pensé une seule fois au clubbing en le faisant. Il m’a fallu pratiquement deux ans et demi pour mener à bien ce projet – j’ai eu une petite fille entre temps (dont le morceau Leonor’s Lanugo est inspiré) – et l’album était à 90% terminé avant que je cherche un label pour le sortir, je ne voulais pas être influencé.

[MM] : Justement, vous possédez votre propre label, pourquoi sortir cet album sur celui de Joris Voorn et Edwin Oosterwal ? Doit-on s’attendre à d’autres sorties de votre part chez Green ?

[Ripperton] : Je suis un peu paresseux et, pour être honnête, je ne me voyais pas tellement faire la promotion de mon album moi-même. J’avais besoin d’une deadline pour le finir sinon j’y serais surement encore. J’ai envoyé le projet à deux gros labels, qui ont répondu positivement. Mais, après réflexion, je n’avais pas vraiment envie d’être la release n°6297 de la trente-septième semaine. Je voulais le sortir avec des gens qui l’aimeraient vraiment pour ce qu’il est, non pas pour le pouvoir commercial du projet ou de mon nom. Je l’avais aussi envoyé à Joris avec qui j’ai un très bon contact depuis notre rencontre il y a quelques années. Un jour, il me dit « Si tu veux, moi,  je le sors volontiers ton album, je le trouve très intéressant musicalement, ça me parle et je veux essayer de nouvelles directions avec Green », ça paraît bête mais pour moi ça fait toute la différence. J’aime la simplicité des rapports entre deux personnes qui ont la même sensibilité. Joris m’a bien aidé pour finaliser l’album, j’étais un peu dans le brouillard sur la fin, je n’entendais plus vraiment les morceaux après tant d’écoutes. On a bien bossé pour finaliser le tout, définir le tracklist, raccourcir ici et là. Puis Edwin a pris les choses en mains pour toute la logistique. C’est un peu une famille et une dream team en même temps. Je me sens très chanceux d’en faire partie. Et pour répondre à votre question, je ne vois aucune raison de ne pas sortir d’autres choses avec eux dans le futur, comme tout se déroule magnifiquement bien.

[MM] : Vous mixez depuis les années 1990, quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène électronique de manière générale depuis cette époque ? La mélancolie et la nostalgie qui se font ressentir sur Niwa sont d’ailleurs peut-être déjà des éléments de réponse ?

[Ripperton] : Absolument mais en même temps, je trouve que nous vivons une époque très intéressante ! Toute cette musique, disponible partout, toute cette liberté, tout le monde a sa chance. C’est sûrement la plus grande différence avec les années 1990. Un studio professionnel pour chacun, et une distribution à la portée de tous. Le seul vrai problème, c’est la diversité. Il n’y en a plus beaucoup. À croire que la pensée unique existe aussi en musique. J’ai la chance (ou la malchance) de recevoir en promotion une bonne partie de ce qui sort chaque semaine dans le monde, et malheureusement ce qui pourrait sembler être une partie de plaisir se transforme rapidement en vrai calvaire. Je conclurais en pensant que malheureusement quantité ne sera jamais synonyme de qualité. Et si je peux donner un conseil aux débutants, n’ayez pas peur de sonner différemment, même si ça vous paraît bizarre, copier n’a jamais donné quoi que ce soit d’intéressant. L’inspiration et la copie sont quand même deux choses qu’il faut absolument distinguer. Pour trouver un son il faut du temps, des années.

[MM] : Vos voyages aux différents coins de la planète doivent vous permettre de découvrir une diversité d’artistes intéressants et talentueux, quels seraient les noms que vous conseilleriez à nos lecteurs de suivre cette année ?

[Ripperton] : C’est même un moteur pour moi et mon label Perspectiv. La plupart des belles rencontres musicales finissent en EP sur le label. Je viens de rentrer d’Australie la semaine dernière, où j’ai joué avec Christian Vance, un autochtone absolument sidérant que j’avais déjà signé sur le label l’année passée lors de ma première tournée là-bas. C’est du Détroit 2010, c’est juste beau. Sinon, je suis très impressionné par October qui vient de Bristol, les canadiens Jonny White, James Teej & Kenny Glasgow : c’est très frais et très funky, ou encore par le duo Eve White de Hambourg. Je suis aussi très producteurs suisses comme mes amis Chaton, Dachshund, Agnès, Quarion, Masaya, Van Haï, St Plomb ou Crowdpleaser. Je suis toujours surpris de voir à quel point ils sont talentueux et originaux, c’est très inspirant.

Un grand merci à Ripperton pour le temps qu’il nous a accordé.